La dépendance des entreprises européennes aux services cloud américains représente aujourd’hui un enjeu stratégique majeur. Selon une étude récente, cette dépendance technologique coûterait 264 milliards d’euros par an à l’économie européenne.
Au-delà du simple coût financier, cette situation soulève des questions de souveraineté numérique, de maîtrise des données, de résilience des infrastructures IT et de compétitivité à long terme. Pour les PME comme pour les grands groupes, le cloud est devenu un pilier stratégique mais aussi un facteur de dépendance structurelle.
Une dépendance technologique structurelle au cloud américaine
Les principaux fournisseurs cloud mondiaux sont américains. Cette domination crée une concentration du marché et une dépendance accrue des entreprises européennes envers des infrastructures, des logiciels et des plateformes hors de leur juridiction.
Une étude inédite quantifie l’impact des logiciels américains sur l’économie européenne
L’Europe fait face à une dépendance technologique critique envers les services cloud américains et les logiciels américains. Une étude économique réalisée par Asterès en avril 2025 pour le Cigref révèle pour la première fois l’ampleur de cette situation : 264 milliards d’euros dépensés annuellement par les entreprises de l’Union européenne auprès d’acteurs américains.
Cette dépendance aux cloud services américains représente environ 1,5 % du PIB européen et équivaut pratiquement à la facture énergétique du continent (360 milliards d’euros en 2024). Dans le contexte actuel de transformation digitale entreprise, cette situation pose des questions stratégiques majeures pour la souveraineté numérique européenne.
Méthodologie : comment mesurer la dépendance technologique européenne
Face à l’insuffisance des données commerciales officielles, l’étude Asterès a développé une approche innovante combinant :
- Entretiens avec six Chief Information Officers (CIO) de grandes entreprises françaises
- Analyse de la taille du marché européen du cloud-logiciel (estimé entre 300 et 550 milliards d’euros)
- Modélisation économique via le Modèle d’Impact Asterès (MIA)
Cette méthodologie permet de contourner les lacunes des statistiques officielles, notamment faussées par le poids prépondérant de l’Irlande dans les flux commerciaux de services cloud.
83 % des dépenses cloud-logiciel européennes captées par les États-Unis
Aujourd’hui, environ 83 % des dépenses européennes en services cloud et logiciels sont captées par des entreprises américaines. Cette concentration illustre la domination structurelle des hyperscalers et éditeurs US sur les infrastructures numériques stratégiques utilisées quotidiennement par les entreprises européennes.
Les entreprises européennes dépensent 2,2 % de leur chiffre d’affaires en services cloud
Les entretiens menés par Asterès révèlent que les dépenses de cloud-logiciel représentent en moyenne 2,2 % du chiffre d’affaires des grandes entreprises européennes. Pour les TPE-PME, ce ratio est estimé à environ 1,1 %, reflétant un niveau de digitalisation inférieur.
Cette proportion se traduit par :
- 66 milliards d’euros par an pour les entreprises françaises
- 400 milliards d’euros pour l’ensemble de l’Union européenne
Ces chiffres confirment l’importance stratégique de l’adoption IA en entreprise et des services cloud dans l’économie moderne.
La domination américaine : AWS, Microsoft Azure, Google Cloud en tête
Sur ces 400 milliards d’euros de dépenses totales, 83 % sont adressés à des entreprises américaines, soit les fameux 264 milliards d’euros qui bénéficient à l’économie américaine.
Cette domination s’explique par :
- L’absence d’acteurs européens parmi les huit plus grandes sociétés de cloud computing mondiales
- L’avance technologique américaine dans les grands modèles de langage (LLM) et l’architecture Transformer
- L’écosystème mature de l’IA générative et des agents IA développé outre-Atlantique
Pour les PME belges engagées dans leur transformation digitale, cette réalité se traduit par une dépendance quasi-totale à Microsoft, Amazon ou Google.

80 % de la valeur créée aux États-Unis : l’enjeu de la localisation
Parmi les 264 milliards d’euros dépensés auprès d’acteurs américains, environ 80 % de la valeur ajoutée est réellement créée aux États-Unis, soit 211 milliards d’euros qui alimentent directement l’économie américaine.
Les 20 % restants correspondent à des activités locales (support, commercialisation) réalisées par des filiales européennes, dont les profits sont ensuite rapatriés.
Impact économique : 1,9 million d’emplois américains financés par l’Europe
La dépendance européenne aux services cloud et logiciels américains ne se traduit pas uniquement par un flux financier massif. Elle a également un impact direct sur l’emploi et la création de valeur à l’international. Les dépenses IT européennes contribueraient ainsi à financer près de 1,9 million d’emplois aux États-Unis.
L’empreinte économique totale du secteur cloud-logiciel aux États-Unis
Le Modèle d’Impact d’Asterès (MIA) permet de calculer l’empreinte économique totale des services cloud américains exportés vers l’Europe :
Effets directs :
- 285 milliards de dollars de chiffre d’affaires
- 808 000 emplois directs
- 186 milliards de dollars de valeur ajoutée
- 51 milliards de dollars de recettes fiscales et sociales
Effets indirects et induits :
- 224 milliards de dollars de chiffre d’affaires supplémentaire
- 1,135 million d’emplois indirects et induits
- 137 milliards de dollars de valeur ajoutée additionnelle
- 38 milliards de dollars de recettes publiques
1,9 million d’emplois : 1,2 % de l’emploi américain total
Au total, les achats européens de services cloud-logiciel génèrent 1,943 million d’emplois aux États-Unis, représentant 1,2 % de l’emploi total américain et 1,1 % du PIB américain (323 milliards de dollars de valeur ajoutée).
Cette empreinte économique démontre l’importance stratégique du marché européen pour l’industrie numérique américaine et l’ampleur du transfert de richesse en cours.
Le potentiel cloud inexploité : jusqu’à 463 000 emplois européens possibles
Si une partie des investissements cloud et logiciels était réorientée vers des acteurs européens, le potentiel de création de valeur locale serait considérable. Selon certaines estimations, jusqu’à 463 000 emplois pourraient être générés ou soutenus au sein de l’Union européenne.
Scénario 1 : capturer 5 % du marché = 178 000 emplois européens
Si l’Europe parvenait à développer une industrie capable de capter 5 % des dépenses actuellement adressées aux États-Unis, l’impact serait significatif :
- 178 000 emplois créés (94 000 directs + 84 000 indirects/induits)
- 12 milliards d’euros de valeur ajoutée (0,1 % du PIB européen)
- 5 milliards d’euros de recettes publiques
- 25 milliards d’euros de chiffre d’affaires total
Ce premier palier représenterait un point d’entrée réaliste pour développer la souveraineté numérique européenne.
Scénario 2 : 10 % en 2030 = 331 000 emplois et gains de productivité
À l’horizon 2030, si l’Europe doublait sa part de marché à 10 %, les bénéfices s’amplifieraient :
- 331 000 emplois créés
- 24 milliards d’euros de PIB additionnel (0,1 % du PIB européen)
- 11 milliards d’euros de recettes fiscales
- 50 milliards d’euros de chiffre d’affaires
Cette montée en puissance permettrait de constituer un écosystème viable d’intelligence artificielle agentique et d’automatisation intelligente entreprise.
Scénario 3 : 15 % en 2035 = 463 000 emplois et autonomie stratégique
Le scénario le plus ambitieux, à l’horizon 2035, avec 15 % de part de marché :
- 463 000 emplois européens (0,2 % de l’emploi total UE)
- 37 milliards d’euros de valeur ajoutée (0,2 % du PIB)
- 16 milliards d’euros de recettes publiques
- 75 milliards d’euros de chiffre d’affaires
- 100 milliards d’euros d’amélioration de la balance des paiements
Ce niveau permettrait d’atteindre une masse critique pour développer des champions européens du cloud computing et de l’IA générative.
La spirale des prix : +10 % par an aggrave la dépendance
Au-delà du volume global des dépenses, un autre facteur accentue la dépendance européenne : l’augmentation régulière des prix des services cloud et logiciels, estimée autour de +10 % par an.
Hausse des licences, évolution des modèles tarifaires, facturation à l’usage plus complexe, options devenues payantes… Les coûts progressent souvent sans que les entreprises n’augmentent proportionnellement la valeur générée.
Le “vendor lock-in” : pourquoi les prix explosent sans concurrence
Les professionnels interrogés rapportent des hausses de prix annuelles de 10 % en moyenne, avec des cas extrêmes atteignant 18 % à 300 % selon les études sectorielles. Ce phénomène s’explique par :
- La difficulté technique de changer de prestataire une fois les systèmes intégrés
- Les pratiques de vente liée (bundling de services non demandés)
- L’absence d’alternative européenne crédible
- Les coûts de migration prohibitifs
Pour les entreprises belges utilisant massivement le cloud computing dans leur transformation digitale, ces hausses représentent une menace croissante sur leur compétitivité.
Projection 2035 : 421 milliards d’euros d’exportations américaines
Si la tendance de hausse de 10 % par an se maintient, les exportations américaines de services cloud-logiciel vers l’Europe atteindraient 421 milliards d’euros en 2035, soit :
- Une multiplication par 1,6 par rapport au niveau actuel
- Une amélioration du solde courant américain de plus d’un tiers
- Une dégradation équivalente de la balance des paiements européenne
Cette projection illustre l’urgence de développer des alternatives européennes pour éviter une hémorragie économique croissante.
Productivité : le retard européen chiffré à 1,2 % de PIB potentiel
La dépendance technologique ne se limite pas à une question budgétaire ou industrielle. Elle aurait également un impact direct sur la productivité européenne.
Certaines analyses estiment que le manque d’autonomie numérique et la faible structuration d’un écosystème technologique local pourraient représenter jusqu’à 1,2 % de PIB potentiel non réalisé.
Aux États-Unis, le numérique est 70 % plus productif que le reste de l’économie
L’analyse comparative révèle un écart majeur de productivité :
États-Unis :
- Productivité du secteur numérique : +70 % au-dessus de la moyenne économique
- 230 000 dollars de valeur ajoutée par emploi dans le secteur IT
- Contribution significative à la productivité globale de l’économie
Europe :
- Productivité du secteur numérique : équivalente à la moyenne économique
- Pas d’effet d’entraînement sur la productivité globale
- Retard technologique compensé par d’autres secteurs
1,2 % de gain de productivité potentiel pour l’Europe
Si l’Europe développait un secteur du cloud-logiciel aussi productif que celui des États-Unis, le gain de productivité global serait estimé à 1,2 % :
- Hausse de 70 % de la productivité du secteur numérique européen
- Effet multiplicateur sur l’ensemble de l’économie
- Amélioration de la compétitivité face aux concurrents internationaux
Le rapport Draghi avait déjà identifié ce retard numérique comme la principale cause du décrochage de productivité européen depuis 1995.
Souveraineté numérique : les enjeux géopolitiques de la dépendance cloud
La souveraineté numérique ne signifie pas autarcie technologique. Elle implique la capacité de choisir, de maîtriser et d’arbitrer ses dépendances. Pour les organisations européennes, cela suppose une réflexion stratégique sur l’architecture IT : diversification des fournisseurs, modèles hybrides, cloud souverain, interopérabilité et réversibilité des données.
La dépendance technologique comme levier de pression géopolitique
Au-delà des enjeux économiques, la dépendance aux services cloud américains comporte des risques géopolitiques majeurs :
- Menace potentielle de coupure d’accès en cas de tensions commerciales
- Extraterritorialité du droit américain (Cloud Act, sanctions)
- Accès des autorités américaines aux données stockées sur des serveurs US
- Vulnérabilité stratégique des infrastructures critiques européennes
Dans le contexte actuel de guerre commerciale initiée par l’administration Trump, ces risques ne sont plus théoriques. Les États-Unis disposent d’un levier de pression considérable sur l’Europe.
L’Irlande : plaque tournante fiscale qui fausse les statistiques
Le cas irlandais illustre la complexité de la dépendance technologique :
- 194 milliards de dollars d’excédent commercial irlandais dans les services informatiques (35 % du PIB)
- Localisation comptable des activités pour optimisation fiscale
- Impossibilité de tracer l’origine réelle des flux commerciaux
- Distorsion des statistiques européennes empêchant une analyse précise
Cette situation complique toute tentative de mesure précise de la dépendance aux cloud services américains et justifie l’approche méthodologique innovante d’Asterès.
Stratégie d’adoption progressive : du diagnostic à l’action
Face aux enjeux économiques, stratégiques et géopolitiques de la dépendance cloud, la réponse ne peut être brutale ni idéologique. Une transition efficace repose sur une approche progressive, structurée et alignée avec les objectifs business de l’entreprise et l’appui d’un agence d’expert.
Étape 1 : Auditer votre dépendance actuelle aux services cloud
Pour les PME belges et européennes, la première étape consiste à quantifier précisément leur exposition :
- Inventaire complet des services cloud et logiciels utilisés
- Identification des acteurs (américains, européens, autres)
- Estimation des coûts (licences, stockage, computing)
- Évaluation des alternatives européennes disponibles
- Analyse des risques de vendor lock-in
Cette phase de consulting IA permet d’établir un diagnostic factuel avant toute décision stratégique.
Étape 2 : Intégrer progressivement des agents IA européens
La transformation digitale entreprise peut s’appuyer sur des solutions européennes émergentes :
- Exploration de l’IA générative européenne (Mistral AI, Aleph Alpha)
- Déploiement d’agents IA pour l’automatisation intelligente entreprise
- Utilisation de plateformes d’orchestration open source (Langchain, n8n)
- Formation des équipes aux grands modèles de langage (LLM)
L’adoption IA en entreprise ne nécessite pas une rupture brutale mais une transition progressive.
Étape 3 : Développer l’intelligence artificielle agentique hybride
Pour les usages avancés, une approche hybride optimise souveraineté et performance :
- Systèmes multi-agents combinant solutions européennes et américaines
- Architecture Transformer adaptée aux besoins spécifiques
- Souveraineté des données critiques sur infrastructure européenne
- Interopérabilité garantie pour éviter le lock-in
L’intelligence artificielle agentique représente l’avenir de l’automatisation, avec un cycle PAPAR (Planifier, Agir, Percevoir, Analyser, Réajuster) qui nécessite des infrastructures robustes.


